Les Agua Lemon de chez Llorens
Les Agua Lemon de chez Llorens
Il y a des souvenirs qui sentent le soleil, la mer, et quelque chose d’inexplicable que l’on ne retrouve plus. Au 16 avenue des Elysée, autrefois, on poussait la porte de chez Llorens comme on entre chez un ami. Le lieu n’avait rien d’extraordinaire, et pourtant… il était irremplaçable.
Derrière le comptoir, le patron arborait son sourire en coin, cet air malicieux qu’on ne peut pas oublier. Un œil rieur, une moustache qui bougeait presque quand il servait, et toujours ce même geste :
la louche qui s’enfonce dans le grand bac métallique où l’attendait son Agua Lemon, une recette que lui seul connaissait.
On venait à plusieurs, en bande, comme on va à un rituel. Ça sentait déjà les vacances, l’insouciance, la liberté. Le premier verre était toujours un choc de fraîcheur tellement frais qu’on se tenait la tête, victime de cette fameuse “douleur au cerveau” que seuls les vrais habitués connaissent. Alors on apprenait à le savourer, lentement, en laissant glisser cette douceur citronnée dans la gorge, comme une onde qui rafraîchissait jusqu’à la mémoire.
Parfois, on lui demandait de remplir un thermos. Il comptait les louches une à une, avec la rigueur d’un notaire mais le clin d’œil d’un ami.
Chaque année, le prix montait de 50 centimes. On râlait pour la forme, mais on revenait. Parce qu’on savait bien qu’on ne buvait pas juste une boisson : on buvait un morceau de notre jeunesse.
Et puis un jour, sans prévenir, la porte s’est refermée. Fini l’Agua Lemon.
Le comptoir a laissé place à une pizzeria, un loueur de vélo, puis un kebab.
La vie avance, les façades changent, mais certaines saveurs ne reviennent plus.
Il n’a jamais livré sa recette. Peut-être parce qu’elle n’était pas seulement dans le bac : elle était dans son regard, dans nos éclats de rire, dans les étés qui semblaient alors éternels.
Aujourd’hui encore, en passant devant l’ancien numéro 16, il suffit d’un rayon de soleil, d’un parfum de citron ou de la rumeur d’un groupe d’amis pour que tout revienne : la louche, les cris de fraîcheur, les thermos remplis, les 50 centimes qui faisaient râler, et surtout cette douce impression que la vie, à cet instant-là, ne pouvait pas être plus simple ni plus belle.
L’Agua Lemon de Llorens… notre madeleine de Valras.



