Défense, la privatisation silencieuse !
Le 1er novembre 2025, le gouvernement a publié dans une quasi-indifférence le décret n°2025-1030, créant le statut d’« opérateur de référence du ministère des Armées ». Derrière cette formule technocratique se cache une transformation profonde, peut-être la plus controversée de ces dernières années. Ce texte autorise désormais l’État à confier officiellement à des entreprises privées des missions traditionnellement réservées à l’institution militaire : formation, soutien, coopération internationale, accompagnement opérationnel. Une externalisation assumée, qui modifie la nature même du service de défense.
Or une armée repose sur trois piliers intangibles : la discipline, l’obéissance et la chaîne de commandement. Un soldat reçoit un ordre, il l’exécute. Il n’y a ni négociation, ni revendication, ni débat contractuel. En introduisant des acteurs privés, on introduit des salariés : des personnes pouvant refuser une mission, contester un protocole, déposer un préavis de grève ou invoquer une clause de sécurité. La discipline militaire n’est pas transposable à des prestataires soumis au droit du travail. C’est un choc culturel et stratégique.
S’ajoute la logique économique : une entreprise doit faire des bénéfices, optimiser ses coûts, satisfaire des actionnaires. Une armée, elle, met la mission au-dessus de tout, y compris de l’intérêt financier. Confier des pans de la défense à des opérateurs privés, c’est accepter que des décisions cruciales puissent être influencées par la rentabilité plutôt que par la souveraineté. On crée alors une dépendance structurelle à des acteurs dont la priorité n’est pas la nation, mais le bilan comptable.
À cela s’ajoute une question explosive : pourquoi un décret ? Pourquoi pas un vote ? Si ce changement est si anodin, pourquoi contourner le Parlement ? La réponse est simple : un vote aurait provoqué un débat national, un examen critique, des amendements, et sans doute une opposition frontale sur le risque d’introduire un mercenariat légal dans l’appareil militaire. Passer par décret permet d’éviter le bruit, les critiques et la transparence. Cela permet aussi de faire évoluer discrètement ce cadre dans les années à venir : une fois le principe posé par décret, il suffit de quelques arrêtés pour élargir progressivement les missions, sans jamais repasser devant les députés.
Certains observateurs voient dans ce triptyque, discours du général Mandon sur « la nécessité d’accepter de perdre nos enfants », distribution du kit d’urgence national, et officialisation des opérateurs privés , les signaux convergents d’une préparation silencieuse à une crise majeure. Une préparation à la guerre qui ne dirait pas son nom, ou du moins qui serait mise en place sans assumer publiquement ses implications.
Il ne s’agit pas ici de fantasmer un Wagner français, mais de constater que tous les éléments d’une externalisation progressive sont désormais réunis. Une externalisation qui fragilise la cohésion militaire, dilue l’autorité, ouvre la porte aux revendications civiles au cœur même de la défense, et permet à l’exécutif d'agir à l’international sans les garde-fous démocratiques habituels.
Ce décret n’est pas une réforme technique. C’est un basculement. Et comme souvent lorsqu’un basculement se fait en silence, c’est précisément le silence qui doit inquiéter.



